salle Jean de Ockeghem, Tours

3 février 2011

programme

Karlheinz Stockhausen / „Es“ extrait de Aus den sieben Tagen / 1968 / ensemble                 

Johannes Symonis / Puisque je suis fumeux / fin 14e siècle / alto, contrebasse [texte

Arnold Schoenberg / Petite pièce op. 19 n°2 / 1911 / piano

Morton Feldman / Piano Piece 1956 / 1956 / piano

Morton Feldman / The Viola in my Life 3 / 1970 / alto, piano

John Cage / 4’33 / 1952 / ensemble

Morton Feldman / The Viola in my Life 2 / 1970 / alto, violon, violoncelle, flûte, clarinette, harpe (célesta), percussion

Edison Denisov / Nuages noirs / 1984 / vibraphone

Tristan Murail / C’est un jardin secret, ma soeur... / 1976 / alto [texte

Josquin Desprez / Tu pauperuum refugium / début 16e siècle / ensemble (arr. J.B. Apéré – 2010, création) [texte

musiciens

Anthony Chéneau, alto

Alice Diéval, piano / Anne Rossignol, percussions

Géraldine Bisi, Pierre Malle, violon / Anne-Laure Py, violoncelle / Mathieu Nantois, contrebasse / Philippe Carrillo, harpe / Guillaume Coussy, flûtes / Antoine Moulin, clarinette / Jean-Baptiste Apéré, direction

l'alto et le silence (notes de programme complètes)

« je vois le silence comme la prolongation du son ;
les sons évoquent quelque chose et le silence continue à développer cette idée
 »

(Tôn-Thât Tiêt)

Concert rare que celui proposé par l’ensemble PTYX pour sa deuxième sortie. Un concert à la fois écologique et zen puisqu’il propose, au milieu de nos vies saturées en événements sonores, de faire l’expérience du silence.
           
Faire entendre le silence : mission impossible ? happening dadaïste ? concept fumeux ?

Quand, en 1948, John Cage visite la chambre insonorisée de l’Université Harvard, il s’attend à entendre enfin le silence. Mais comme il l’écrivit plus tard : « j’entendis deux bruits, un aigu et un grave. Quand j’en ai discuté avec l'ingénieur en charge, il m’informa que le son aigu était celui de l’activité de mon système nerveux et que le grave était le sang qui circulait dans mon corps ». Plus tard, il ajouta : «  jusqu'à ma mort il y aura toujours du bruit et ils continueront à me suivre même après ».

C’est autour de son œuvre emblématique, 4’33, œuvre rarement entendue (!), que les musiciens de l’ensemble PTYX, imaginèrent de construire un programme qui mettrait à l’honneur des musiques « minuscules » (pour reprendre une expression de Sylvain Chauveau).

Morton Feldman, compositeur américain ami de John Cage, a écrit plusieurs pièces dans lesquelles les sons semblent comme se poser sur une surface silencieuse. Son cycle Viola in my Life, composé en 1970, s’il comporte une référence autobiographique à sa rencontre avec Karen Philipps, n’en demeure pas moins empreint d’une dimension plastique et musicale tangible. Deux des pièces du cycle seront jouées : Viola in my Life 2 pour alto et ensemble, Viola in my Life 3 pour alto et piano.
             
En mai 1968, Stockhausen écrivit quinze textes qu'il réunit sous le titre de Aus den sieben Tagen. Ces compositions-textes décrivent des processus musicaux devant être joués "intuitivement", selon l'inspiration du moment, par un petit ensemble. En dehors du texte, il n'y a aucune note et aucun symbole graphique. Es (pour ensemble) propose en huit lignes de partir de la « non-pensée » pour produire des sons.

« comme un battement de cœur »

Pour jouer le silence, les musiciens de l’ensemble PTYX se retrouvent paradoxalement presque au complet (10 musiciens) autour du jeune altiste (27 ans) Anthony Chéneau. Ce musicien, déjà présent sur le 1er concert de la saison, aborde les œuvres de notre temps avec une sensibilité toute particulière inhérente à son instrument, l’alto. Loin de l’éclat brut du violon, l’alto, par sa proximité avec la voix humaine, raconte toujours une histoire, au creux de l’oreille, comme une veillée autour du feu.

Deux partitions seront le lieu privilégié d’une rencontre entre l’alto et le silence des mots : la ballade médiévale, « Puisque je suis fumeux », attribuée à  Johannes Symonis et qui révèle l’étonnante et sensuelle complexité de l’ars subtilior de la fin du 14e siècle ; la pièce soliste de Tristan Murail, C’est un jardin secret, ma sœur…, écrite en 1976 et qui renvoie à un extrait du Cantique des Cantiques. Cette partition commence « comme un battement de cœur », son existentiel qui nous éloigne à tout jamais du silence absolu…

Géraldine Bisi, Anthony Chéneau, Pierre Malle, concert du 9 décembre 2010 (photo Kupris)

textes

Puisque je suis fumeux

1. Puisque je suis fumeux plains e fumée
fumer m’estuet car se je ne fumoye

2. ceux qui dient que j’ay teste enfumée
parfumée je les desmentiroy

3. et non pourquant jamais ne fumeroye
de fumée qui fust contre rayson
si je fume, c’est ma compleccion
quolerique qu’ainsi me fayt fumer
je fumeray qu’aunsi me fayt fumer
c’est bien fumé, il n’i a point d’autrayge
quant on fume sans fayre autrui damage.

4. Fumée n’est a nulli refusée
fume qui veult, tenir ne me pouroie ;

5. j’ai en fumant mainte chose rimée
encore sçay que mais n’y avenroye

6.se per fumer en fumant ni pensoye
fumée rent bien consolacion,
aucune fous tolt tribulacion,
on se puet bien en fumant deliter,
home fumeux puet en fumant trouver
en li plusieurs profit et avantage
quant hom fum sans fayre aulltrui damage.

7. Se j’eusse le cervelle enpeinée
de Socrates, si con je le voudroye,

8. j’eusse bien la teste plus tempérée,
car onques ne fuma par nulle voye :

9. chascuns n’est psa chains de telle courroye,
car tel fume que peu s’en parçoit
ou tant a ans cuer plus de confusion
quant il ne puet sa fumée monstrer,
ou il n’ose pas paour d’enpirer,
je ne tiens pas c’onge
quant on fume sans fayre aulltrui damage.

Johannes Symonis (Hasprois), Puisque je suis fumeux, Ms. Chantilly 564, fol. 34 v. (édition Apel), fin 14e siècle

Viens avec moi

1.     Te voici belle, ma compagne, te voici belle !
Tes yeux palombes à travers ton litham;
tes cheveux tel un troupeau de caprins qui dévalent du mont Guil‘ad;
2.     tes dents tel un troupeau de tondues qui montent de la baignade;
oui, toutes jumelées, sans manquantes en elles.
3.     Tes lèvres, tel un fil d’écarlate, ton parler harmonieux;
telle une tranche de grenade, ta tempe à travers ton litham;
4.     et telle la tour de David, ton cou, bâti pour les trophées:
mille pavois y sont suspendus, tous les carquois des héros.
5.     Tes deux seins, tels deux faons, jumeaux de la gazelle,
pâturent dans les lotus.
6.     Avant que le jour se gonfle et s’enfuient les ombres,
j’irai vers moi-même au mont de la myrrhe, à la colline de l’oliban.
7.     Toi, toute belle, ma compagne, sans vice en toi.
8.     Avec moi du Lebanôn, fiancée, avec moi du Lebanôn, tu viendras !
Tu contempleras de la cime d’Amana, de la cime du Senir et du Hermôn,
des tanières de lions, des monts de léopards !
9.     Tu m’as incardié, ma soeur-fiancée, tu m’as incardié
d’un seul de tes yeux, d’un seul joyau de tes colliers.
10.     Qu’elles sont belles, tes étreintes, ma soeur-fiancée,
qu’elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin !
L’odeur de tes huiles plus que tous les aromates !
11.     De nectar, elles dégoulinent, tes lèvres, fiancée !
Le miel et le lait sous ta langue,
l’odeur de tes robes; telle l’odeur du Lebanôn !
12.     Jardin fermé, ma soeur-fiancée, onde fermée, source scellée !
13.     Tes effluves, un paradis de grenades,
avec le fruit des succulences, hennés avec nards;
14.     nard, safran, canne et cinnamome avec tous les bois d’oliban;
myrrhe, aloès, avec toutes les têtes d’aromates !
15.     Source des jardins, puits, eaux vives, liquides du Lebanôn !
16.     Éveille-toi, aquilon ! Viens, simoun, gonfle mon jardin !
Que ses aromates ruissellent !
Mon amant est venu dans son jardin; il mange le fruit de ses succulences.

extrait du Cantique des cantiques traduit par André Chouraqui, Corti, 1960 ; Albin Michel, 1991

Tu pauperum refugium

Tu pauperum refugium,
tu languorum remedium,
spes exsulum,
fortitudo laborantium,
via errantium,
veritas et vita.
Et nunc redemptor Domine,
ad te solum confugio,
te veru Deum adoro,
in te spero,
In te confido,
salus mea, Jesu Christe
Adjuva me,
ne unquam ob dormiat in morte anima mea.

Ensemble PTYX - Stokchausen, Es